Dans quelle mesure les prix de l’énergie et des engrais influencent les prix des aliments

Analyse des effets de la hausse des prix du pétrole et des engrais sur les prix des aliments au Canada
énergie
alimentation
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Auteur·rice

Sebastien Pouliot, Ph.D.

Date de publication

14 avril 2026

L’Iran a effectivement interrompu le transport maritime à travers le détroit d’Ormuz le 28 février 2026, en réaction aux bombardements menés par les États-Unis et Israël. Au moment de mettre ce billet en ligne, ce sont les États-Unis qui bloquent le passage des navires.

Environ 25% (en anglais seulement) du commerce mondial de pétrole transporté par voie maritime transite par le détroit d’Ormuz. De même, une part importante des expéditions mondiales d’engrais azotés passe par ce détroit. Sa fermeture a entraîné de fortes hausses des prix du pétrole et des engrais. Les prix du pétrole ont augmenté jusqu’à 60 % dans les semaines suivantes la fermeture, avant de reculer après un cessez-le-feu. Les prix des engrais azotés ont pour leur part augmenté d’environ 50 %.

Brandon Schaufele a analysé récemment, dans un billet (en anglais seulement), l’impact du choc pétrolier iranien sur l’économie canadienne. Il conclut que ce choc entraîne une hausse du PIB réel par habitant au Canada et une appréciation du dollar canadien. Ces résultats sont attendus, puisque le Canada est un exportateur net de pétrole.

Plusieurs médias ont couvert les effets de ces chocs sur les prix des aliments, notamment La Presse et Protégez-vous. Les médias ont tendance à mettre des hausses des prix des aliments, ce qui correspond à l’intuition selon laquelle une augmentation des prix de l’énergie affecte toute la chaîne d’approvisionnement et entraîne une hausse des prix des aliments pour les consommateurs. De même, des engrais plus chers augmentent les coûts de production des agriculteurs, coûts qui sont ensuite répercutés le long de la chaîne.

Cependant, les mécanismes par lesquels ces chocs affectent les prix des aliments sont plus complexes. Le Canada importe une grande part de ses aliments, en particulier les fruits et légumes. Une appréciation du taux de change réduit le coût des importations alimentaires. De plus, la part des coûts liés à l’énergie et aux engrais dans la valeur des aliments est relativement faible. Dans les grandes cultures, le carburant représente environ 5 % des coûts de production. Les coûts des engrais sont relativement plus importants et peuvent représenter entre le quart et le tiers des coûts de production pour certaines cultures.1 Ces chiffres peuvent paraître élevés, mais, si l’on considère que la part des agriculteurs dans un dollar dépensé en l’alimentation est d’environ 12 cents et que la part de l’énergie n’est que de 3,1 cents, selon l’USDA (en anglais seulement), l’impact sur les prix des denrées alimentaires ne peut être que minime.

Compte tenu de ces deux chocs opposés, taux de change et coûts de production, il n’est pas évident que les prix des aliments au Canada augmentent en réponse aux chocs liés à l’Iran.

Je m’inspire de l’approche de Brandon pour estimer les effets des chocs sur le pétrole et les engrais sur les prix des denrées alimentaires au Canada. Brandon souligne que la durée du choc est un élément clé. En conséquence, j’analyse des chocs de différentes durées: un mois et six mois. Le modèle ne tient toutefois pas compte des anticipations. Il suppose que les chocs durent un ou six mois, et que les anticipations des agents correspondent exactement à cette durée. En pratique, on ne sait pas quand le détroit d’Ormuz rouvrira complètement, ni même s’il le rouvrira. Cette incertitude influence le comportement des acteurs du marché. On peut observer l’évolution des anticipations sur Kalshi, un marché de prédiction. Autre considération, j’étudie les impacts de deux chocs séparés, alors qu’en pratique, ils se produisent simultanément.

Choc sur les prix du pétrole

À la suite de la fermeture du détroit d’Ormuz, les prix du pétrole ont augmenté d’environ 60 %. Ainsi, j’analyse ici l’impact d’une hausse de 60 % du prix du West Texas Intermediate (WTI) et sa transmission à l’économie canadienne.2 Le modèle suppose que les prix du pétrole affectent le PIB, le taux de change, le prix de l’essence et les prix des biens, y compris les aliments. Je ne présente pas les résultats pour toutes les variables.

La Figure 1 présente les réponses à un choc de 60 % du prix du WTI d’une durée d’un mois ou de six mois. Le choc ne persiste pas et le prix du WTI revient rapidement à son niveau antérieur après la fin du choc. Le dollar canadien s’apprécie en réaction à la hausse des prix du pétrole, augmentant d’environ 3 % dans le cas du choc d’un mois et de près de 4 % dans le cas du choc de six mois. Dans les deux cas, le taux de change revient rapidement à son niveau initial après la fin du choc. Le prix de l’essence suit une dynamique semblable à celle du pétrole, augmentant d’environ 20 % pour le choc d’un mois et jusqu’à 30 % pour le choc de six mois. Il recule rapidement lorsque le choc prend fin. En pratique, je doute que cette symétrie soit réaliste, puisque les prix de l’essence ont tendance à monter rapidement et à baisser plus lentement (effet fusée et plume).

Une hausse du prix du pétrole affecte les prix de l’ensemble des biens. L’indice des prix pour Tous les biens augmente d’environ 1 % dans le cas du choc d’un mois et jusqu’à 1,5 % pour le choc de six mois. Cela suggère que le choc pétrolier pourrait accroître l’inflation de 1 à 1,5 point de pourcentage. Ce résultat concorde avec ceux de Brandon et ceux publiés par la Banque Scotia.

La Figure 1 montre toutefois que l’indice des prix des aliments a diminué à la suite du choc pétrolier. L’impact est faible : –0,2 % pour le choc d’un mois et jusqu’à –0,6 % pour le choc de six mois. Cette baisse est principalement attribuable à l’appréciation du taux de change. Les indices de prix pour les Fruits et légumes frais et la Viande fraîche ou congelée (sauf volaille) diminuent davantage que l’indice pour tous aliments. Pour la Volaille fraîche ou congelée, l’indice fluctue autour de zéro. Je ne présente pas les intervalles de confiance dans la Figure 1, mais tous ceux associés aux prix des aliments incluent zéro, ce qui indique que les effets ne sont pas statistiquement significatifs.

Cela n’est pas surprenant. Les coûts de production des aliments domestiques augmentent avec la hausse des prix du pétrole, mais cet effet est faible. Les coûts de production des aliments importés augmentent également, mais l’appréciation du taux de change réduit leurs prix en dollars canadiens. L’effet net semble être une légère baisse des prix des denrées alimentaires, non statistiquement significative, cependant.

Un effet important du choc pétrolier est la réduction de la compétitivité des aliments produits au Canada. En plus d’une hausse des coûts de production, les producteurs canadiens doivent faire face à une concurrence accrue des importations, devenues moins coûteuses. On peut donc s’attendre à une baisse de la rentabilité des exploitations agricoles en 2026.

Figure 1: Réactions à un choc des prix du pétrole sur une période d’un mois et de six mois

Choc sur les prix des engrais

Le Moyen‑Orient produit environ 25% des exportations globales d’urée (en anglais seulement). Il n’est donc pas surprenant que les prix mondiaux des engrais azotés aient fortement augmenté avec la fermeture du détroit d’Ormuz.3 Les prix de l’urée sur les marchés à terme ont augmenté d’environ 50 % depuis le début du conflit.

J’analyse dans cette section les impacts d’une hausse de 50 % du prix de l’urée sur les prix des aliments au Canada. Le modèle est similaire à celui utilisé pour le choc pétrolier, mais adapté aux spécificités du marché des engrais.

La Figure 2 présente l’impact d’une hausse de 50 % du prix de l’urée au Canada, pour des chocs d’une durée d’un mois et de six mois. Dans le cas du choc d’un mois, le prix de l’urée augmente de 50 % le premier mois, puis recule rapidement le mois suivant. Pour le choc de six mois, le prix augmente de 50 % et revient ensuite rapidement à son niveau initial après la fin du choc.

La figure montre des variations des prix du maïs et du soya au Canada, mais celles‑ci ne sont pas statistiquement significatives (les intervalles de confiance ne sont pas présentés). Les engrais azotés comme l’urée sont importants pour la production de maïs, mais le moment et la durée du choc jouent un rôle crucial. Un choc survenant à la fin février intervient alors que les décisions de semis sont déjà prises et que la majorité des intrants ont été achetés.4 On ne s’attend donc pas à ce qu’un choc sur le prix de l’urée affecte significativement les prix du maïs ou du soya pour 2026. Il faut noter que les variations des prix du maïs et du soya en réaction au choc des prix de l’urée ne sont pas statistiquement significatives.

La Figure 2 montre également de faibles variations des indices de prix Tous les biens et Aliments, qui ne sont pas statistiquement significatives. Pour les Fruits et légumes frais, la Viande fraîche ou congelée (sauf volaille) et la Volaille fraîche ou congelée, les variations sont un peu plus importantes, mais demeurent statistiquement non significatives.

Comment un choc positif sur le prix d’un intrant aussi important que l’engrais peut‑il ne pas entraîner une hausse des prix agricoles et alimentaires? Plusieurs raisons expliquent ce résultat. Premièrement, le moment du choc est déterminant : le choc lié au conflit iranien est survenu après que les décisions de semis aient été prises et que les intrants aient été majoritairement achetés. J’anticipe donc des ajustements marginaux des superficies cultivées pour l’année en cours, et par conséquent, des effets marginaux sur les prix. Deuxièmement, la durée du choc est cruciale. Un choc permanent sur les prix des engrais aurait un impact sur les décisions de semis dans les années subséquentes et affecterait alors les prix des cultures. Troisièmement, comme le montrent les données du USDA (en anglais seulement), les coûts des produits agricoles représentent une faible part de la valeur des aliments pour les consommateurs. Ainsi, même un choc important sur les prix des engrais se traduit par un impact limité sur les prix des aliments au détail. Les effets les plus marqués devraient être observés pour les produits à faible transformation, comme les fruits et légumes frais. Même dans ces cas, une certaine rigidité des prix de détail limite l’ampleur et la rapidité de l’ajustement.

Figure 2: Réactions à un choc des prix de l’urée sur une période d’un mois et de six mois

Conclusion

Les résultats de mon modèle ne correspondent pas aux conclusions relayées par certains médias au sujet des conséquences de la hausse des prix du pétrole et des engrais. La réalité économique est parfois moins spectaculaire que le récit médiatique, et le traitement des impacts tend à être biaisé. Cela dit, si les chocs sur le pétrole et les engrais devaient persister, je m’attends à ce que les prix des aliments finissent par augmenter. Espérons que la situation au Moyen-Orient revienne bientôt à la normale, dans l’intérêt de tous.

Il y aura aussi des conséquences en amont de la vente au détail. Je ne les analyse pas ici, mais elles peuvent être importantes. En particulier, les exploitations de fruits et légumes frais pourraient être mises à rude épreuve. Leurs coûts de production augmenteront, tandis que la concurrence des importations s’intensifiera en raison d’un dollar canadien plus fort. Il en va de même pour les fermes de grandes cultures, notamment celles qui produisent des cultures fortement dépendantes des engrais azotés (par exemple le maïs). Espérons que les prix des intrants reculent rapidement.

Notes de bas de page

  1. J’ai calculé ces valeurs en utilisant les estimations pour le Manitoba des coûts de production pour 2026 (en anglais seulement).↩︎

  2. J’ai également modélisé ce choc en le représentant par une baisse de l’offre mondiale de pétrole et j’ai obtenu des résultats très similaires.↩︎

  3. L’urée contient environ 46% d’azote.↩︎

  4. Cela est particulièrement vrai aux États-Unis où les semis se font plus tôt. Les prix des grandes cultures au Canada sont largement déterminés par ce qui se passe aux États-Unis.↩︎